Le temps du design

Photo : Gavin Watson

Après la « néostalgie » voici la « newstalgia ». Toujours sur le principe de l’idéalisation d’un passé dont le futur reprend forme aujourd’hui, il s’agit ici de superposer plusieurs époques. Du souvenir du désir de l’idéal (alias le romantisme baudelairien) nous passons au souvenir du souvenir de l’idéal, à la nostalgie de la nostalgie. Et le design, comme tout objet culturel, s’avère intimement lié au temps, donc à cette approche du temps dans le temps. Dans le cas d’une réédition il va s’agir de conjuguer un hier au présent – que Penta, pour exemple (tant qu’à faire), traduit par c’était mieux maintenant. Ou qu’il s’agisse d’une création ex-nihilo, comme pour la chaise « AI » de Philippe Stark, pour qui en l’occurrence ce serait plutôt c’était mieux après.

Newstalgia, la nostalgie au carré

Newstalgia, quezako ? Plusieurs définitions, reprises d’un article de L’ADN. Pour le Urban Dictionary la newstalgia correspond à « quelque chose de nouveau qui rappelle quelque chose d’ancien ». En d’autres termes, une nouvelle version de « quelque chose ». Exemple : « ce remix électro de Another Brick In The Wall de Pink Floyd est très newstalgique ». Un exemple discutable – pourquoi et comment reprendre les Pink Floyd ? – mais nous ne sommes pas là pour parler musique.

Toujours d’après L’ADN, le néologisme newstalgia « aurait supposément » été créé en 2009 par un animateur de radio américain cherchant à exprimer « un sentiment ambivalent entre regret des temps passés et envie d’aller de l’avant ». Ainsi, « au lieu de chercher à simplement répliquer ce qui a été, il s’agit de mélanger différentes couches d’ancien et de contemporain ». Exemple : « combiner le grunge des années 90 au design art déco des années 20 » – avec l’objectif de « créer quelque chose d’inédit et d’éclectique ». Buster Keaton avec des dreadlocks, mais nous ne sommes pas là non plus pour parler cinéma.

Enfin, L’ADN analyse l’aspect marketing de cette newstalgia, citant l’agence Gartner qui « parle de superposer des éléments nostalgiques comme des visages familiers et des jeux de notre enfance avec des composants futuristes tels que la réalité augmentée ». Exemples : Pizza Hut et ses boîtes en édition limitée proposant des QR codes qui offrent une version en RA du jeu Pac-Man (un classique des années 80), ou encore le designer Kave Home qui, avec sa collection Newstalgia – pourquoi faire compliqué ? – veut « donner une nouvelle vie aux tendances traditionnelles ».

Starck Trek

Prenons maintenant un exemple inversé. En 2019 (déjà), Philippe Starck présentait « AI », un modèle de chaise conçu via Autodesk et sa « conception générative », désormais produite et commercialisée par Kartell. Le designer, toujours à la pointe de la communication, avouait en 2021 avoir, à l’époque, « appelé à l’aide [l’intelligence artificielle], à l’aide de [son] propre ennui, [s’apercevant] au bout d’un moment [faire] différent, mais que finalement c’était toujours la même histoire, parce que tout est géré par la culture, la mémoire, le sentiment. Tout est géré par l’humain. […] On a vu cette machine aller dans un sens, voir qu’elle en faisait trop, se tromper, revenir. C’est comme un enfant qui apprend à marcher. Et un jour la machine a su marcher, on a vu l’objet s’affiner, et elle a accouché d’une chaise. »

Chaise « AI » par Philippe Starck

Comme la montagne accouche d’une souris ? Auquel cas rien n’interdit une hypothèse : Philippe Starck projette ici la nostalgie à venir d’une époque humaine phagocytée par les machines. L’antithèse du rétrofuturisme et autre néo-futurisme – un proto-futurisme ? Quoi qu’il en soit, le design laisse alors la place à l’image du design qui, toujours selon M. Starck, n’a pas « d’avenir » dans un monde où l’intelligence artificielle est appelée à jouer un rôle croissant. « Par faiblesse, par habitude, par confort, on croit souvent que ce qui existe est là pour toujours. Ce n’est pas vrai : tout a une naissance, une vie, une mort et répond à un moment. Le design a répondu à la laideur des premiers objets industriels obligatoires dans notre vie. Il date donc du XIXe siècle. Son aboutissement est au milieu du XXe. Aujourd’hui le problème n’est plus là ».

Ah bon ? Bah il est où le problème alors ? C’est là que ça se complique. Quand le célèbre designer évoque le transhumanisme (le « bionisme » en langage starckien) si cher à la Silicon Valley, dans lequel « nous serons la machine [à savoir Audodesk, ndlr], et nous aurons toute l’intelligence et la puissance du monde. Enfin, nous serons ce dont nous avons toujours rêvé : Dieu ». Le Dieu du design, probablement… Mais revenons à nos brebis. Si Philippe Starck aborde à l’envers la question newstalgique en la projetant dans le futur, sans doute pour valoriser le design du présent, concentrons-nous sur l’essence de la nostalgie, à savoir la connexion entre aujourd’hui et hier.

Le retour du futur du passé

Dans un article du journal Le Monde, le journaliste Damien Leloup développe l’idée d’un « grand retour du futur du passé », notamment sur des internets plombés par une « vision rétrofuturiste de l’avenir [qui] ne fait plus guère rêver ». Le web, cette maison secondaire, serait globalement devenu « un monde un peu trop cyberpunk », quand la plupart des métaverses, eux, seraient carrément « néorétrofuturistes », se contentant de copier les environnements virtuels historiques – ce qui pose la question du métadesign, traitée ici-même à l’aune du métaverse Facebook. Pour Damien Leloup, « notre manière d’imaginer le futur d’Internet semble toujours bloquée vingt ans en arrière ». L’avenir serait ainsi coincé dans le passé. L’exact opposé, donc, de la théorie starckienne où le présent est enfermé dans le futur.

Le journaliste, pour étayer sa thèse, cite l’écrivain de science-fiction (et leader du mouvement cyberpunk) William Gibson. Dans sa nouvelle The Gernsback Continuum (1981), il raconte l’histoire d’un photographe lancé sur les traces de l’architecture futuriste des années 1930 aux États-Unis et qui, « obsédé par son sujet, commence à halluciner les restes d’un futur qui n’est jamais arrivé ». Une « architecture de rêves brisés » qui fait dire à Damien Leloup que « les futurs du passé sont rarement prophétiques, et les fétichiser limite peut-être nos capacités à imaginer d’autres avenirs ». En d’autres termes, le futur d’hier ne serait plus en phase avec le présent. Faut voir.

Penta (x2) version sieste, 2021

Certes, jamais il n’a été question en rééditant le fauteuil Penta de considérer ses créateurs, Jean-Paul Barray et Kim Moltzer, comme des prophètes (aucun totem à leur effigie dans leurs dossiers). Mais il s’avère que le Penta possède plusieurs qualités, épure, simplicité, technicité, esthétisme, adaptabilité, qui lui ont permis de traverser le temps sans la moindre ride. D’abord parce que sa géométrie ne se laisse influencer par aucune tendance ni par aucune époque – quand les 70’s étaient marquées par ce « modernisme béat », toujours d’actualité d’après le philosophe Bernard Latour dans son tout récent Mémo sur la nouvelle classe écologique. Ensuite parce que le Penta (pour mémoire inscrit au fond de la collection du Centre Georges Pompidou), justement grâce à cette conception déconnectée, répond aux critères objectifs et subjectifs de notre ici et de notre maintenant. Rien n’interdit d’avoir la newstalgia heureuse, après tout.

Photo d’illustration principale : Gavin Watson

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